Jusqu’au-boutiste!

Swan Dive, Acapulco, Prayitno sur Flickr, CC-BY

« Jusqu’au-boutiste », c’est ainsi que j’ai été décrite par une ancienne connaissance, qui se déclarait « inquiète » de cet aspect-là de ma personnalité.

Ce n’est pas la première ni la dernière réaction de ce type que je provoque. Il y a en moi une certaine radicalité (anarchiste, végane, écoféministe, polyamoureuxse, décroissant.e, collapsosophe…) qui peut faire peur à mon entourage, même le plus proche.

Exemple, le minimalisme. Alors que la plupart des visiteurs qui transitent à mon domicile s’accordent à le trouver « quasi vide », j’ai pour ma part toujours l’impression de posséder trop de choses, trop d’objets, de vivre dans le bazar. Forcément, mes modèles sont des gens qui gardent toutes leurs affaires dans un unique sac à dos! Le point de référence n’est pas le même.

A partir du moment où je découvre une idée, un concept un peu idéaliste et qui pourrait m’aider dans ma quête de non-violence et de liberté, j’aime partir de l’exemple ceux qui vont le plus loin possible dans la mise en pratique de cette idée, pour voir jusqu’où je pourrais aller, à mon tour, au sein de l’environnement et du contexte où je suis.

J’ai ainsi beaucoup d’admiration pour l’aventure de Sarah Gysler racontée dans Petite, un beau livre autobiographique et d’apprentissage, où elle raconte à la fois son ressenti d’étouffement et de décalage dans le monde actuel, et son premier voyage en solo et sans argent vers le Cap Nord. C’est une lecture que je recommande chaudement, et qui pour moi est un bel exemple de lâcher-prise et de découverte de soi.

Mais je sais que je n’irai probablement jamais marcher en solo à l’étranger avec un sac à dos. Malgré ce que je répète à l’envi, je n’irai pas non plus emménager dans une roulotte. Pourquoi? parce que j’ai une famille et que je m’adapte à mon entourage!

Qu’est-ce que la radicalité, au fond? quand elle s’applique à la non-violence, au partage des biens matériels ou à l’ouverture des relations amoureuses? Pour moi, ce n’est certainement pas d’obliger les autres à adopter des positions aussi tranchées!

Le blog Les questions décomposent évoque ainsi la question à propos d’un écueil de la Communication Non-Violente (CNV), faisant le parallèle avec le polyamour.

« Cependant, si la communication non violente permet d’améliorer notre propre communication, l’imposer à l’autre est un outil individualiste redoutable: en imposant une approche moins émotionnelle et plus rationnelle du vécu, la personne qui l’impose n’a pas à subir les conséquences directes de la violence utilisée pour imposer sa liberté au détriment de l’autre. Le terrain de discussion devient stérile, et la CNV devient une violence pour la personne émotionnellement touchée ne sachant pas aussi bien utiliser cet outil. La communication non violente silencie ainsi les victimes de l’individualiste. » (source)

En effet, une approche de la CNV uniquement comme un outil et non pas comme une posture générale conduit immanquablement à ce genre de piège. Une personne maîtrisant la CNV et obligeant une autre personne à l’utiliser dans une discussion, plus pour combler son propre besoin de clarification que pour se connecter réellement à l’autre, va se retrouver en situation d’exercer elle-même une violence, même involontaire. Nous avons tous fait ce genre d’erreur, et nous avons tous vu à quelles catastrophes elles peuvent mener.

C’est pourquoi il est bien rappelé régulièrement en formation de Communication Non-Violente, qu’il faut se demander toujours quelle est notre intention au moment où l’on utilise ou propose cette méthode. Si je suis trop orientée « résultat », je vais manquer la connexion avec l’autre et la communication sera faussée (c’est d’ailleurs une des raisons pour lesquelles les formations et ouvrages sur l’utilisation de la CNV au travail me semblent quelque part incongrues).

Cette vidéo d’Isabelle Padovani souligne bien l’importance de l’intention dans la relation qui se noue à l’autre en mode CNV

J’aimerais défendre l’idée que mes choix de vie minimaliste, végane, décroissant.e, etc… s’inscrivent tous dans cette même logique. La fin ne justifie pas les moyens. Je ne jette pas la pierre aux militant.e.s qui utilisent la violence dans leurs luttes (pas sur les personnes, mais je pense par exemple aux occupations de locaux, dégradation de vitrines etc) car cela permet de faire ressortir en exergue la violence de la société dans laquelle nous vivons (ghettoïsation, dominations symboliques, endettement, violences policières etc). Donc oui, si je « politisais » mes postures en m’engageant dans des collectifs, des associations, sans aucun doute, je me poserais la question, dans une posture utilitariste, d’un usage efficace de la violence contre le système .

Mais dans un cadre individuel, de personne à personne, non! Je préférerais bien sûr que mon aîné ne me demande pas une étagère supplémentaire pour exposer ses maquettes. Mais cela fait aujourd’hui partie de lui, de sa personnalité, et cela ne « nuit » à personne (j’ai plus de mal avec la consommation de viande : mes enfants mangent végétarien quand ils sont chez moi). Je ne vais donc pas l’empêcher d’être un collectionneur si cela nourrit chez lui des besoins de curiosité, de sécurité, de confiance.

Le minimalisme, pour moi, c’est un jusqu’au-boutisme du lâcher prise. Il s’agit de se regarder le nombril (pas d’embêter les autres), et de voir de quoi on peut se dépouiller sans se sentir oppressé, ni même anxieux de ce délestage.

Et le lâcher prise, ça implique aussi de « lâcher prise » sur l’injonction de « lâcher prise »! Dès que je me dis « il faut », je n’y suis plus. Vous me suivez? ;p

Le minimalisme, comme le véganisme (savez-vous que l’on peut être un.e « végane flexible »?), c’est donc pour moi davantage une démarche, un chemin. Qui peut être en effet inconfortable dans le sens où l’on n’arrive jamais nulle part. Et je crois que je suis donc, finalement, l’inverse d’une « jusqu’au-boutiste », dans le sens où je parcours les chemins dans tous les sens, et ne m’arrête jamais.

Voilà peut-être ce qui inquiète mon entourage dans ma radicalité. C’est une radicalité de nomade. Si mon propre sentiment de détente et d’apaisement se nourrit d’explorations régulières en-dehors de ma zone de confort, ce n’est pas forcément quelque chose qui conviendra à tout le monde!

Pour finir, je vous invite à prendre connaissance de cet excellent article qui, à partir de l’exemple d’Emma Goldman, invite les militants à « défaire le radicalisme rigide« . C’est une lecture qui m’a fait beaucoup de bien!

Une citation attribuée à la célèbre anarchiste Emma Goldman

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