Décroître au travail : plus facile à dire qu’à faire

Il y a quelques années j’ai été fascinée par le film « Le Pont de la Riwière Kwaï » où des soldats britanniques prisonniers des Japonais contribuent, avec plaisir et fierté, à la construction d’un pont stratégique pour l’ennemi…

Comment en sont-ils arrivés là? au début, leur participation active au chantier est simplement le résultat d’une négociation entre le commandant des soldats britanniques et le commandant japonais, visant à un meilleur traitement des prisonniers, en échange de leur savoir-faire.

Sauf que quand tu construis un truc, un truc réel, que c’est concret, que le travail avance ; quand tu vois la reconnaissance autour de toi de tes pairs qui voient bien que tes connaissances, ton expertise ont favorisé la réalisation de l’ouvrage, ben tu te sens bien. Tu as envie de continuer ça. Tu n’as pas envie de le voir saboté ni détruit par l’Américain de service, celui qui est pourtant ton allié.

Le pont que tu construis n’a pourtant pas grand’chose de commun avec le pont que tu aurais construit si tu avais la possibilité de choisir librement ton travail.

Genre, cela servira de lieu de passage stratégique pour l’armée ennemie!

Je ne veux pas spoiler la fin qui témoigne magnifiquement bien de ce tiraillement, et du désarroi que cela peut causer. Je vous invite à voir le film! Alec Guiness est excellent dans le rôle du colonel Nicholson.

Il me semble que ce paradoxe est un peu ce que nous vivons souvent aujourd’hui, avec le travail salarié (« l’emploi » cher à Bernard Friot et aux membres de Réseau Salariat). On peut se retrouver, pour ceux qui ont de la chance, à réaliser au quotidien, via l’emploi, des tâches qui nous plaisent et nous valorisent. Nous acceptons alors de plus en plus de responsabilités, de plus en plus de choses à faire… tout en ayant cet arrière-goût désagréable en bouche, celui d’avoir le sentiment de se faire avoir… car tout ce que l’on construit au final n’est qu’une brique qui nourrit le système contre lequel nous aimerions pouvoir lutter plus intensément, si nous avions plus de temps et d’énergie!

Je rends jour après jour service aux étudiants dans mon université, mais dans quel but au final? les aider à s’émanciper ou à se mettre au service du patronat?

Je sais bien cela, mais au quotidien le plaisir de construire de chouettes ponts l’emporte finalement souvent. Et je suis DOUE.E pour ça. Donc on vient me chercher pour en faire encore d’autres dans des groupes de travail nationaux, associatifs ou interministériels… et je me sens reconnu.e, je me régale, donc j’accepte…

Et ça s’arrête quand? La dernière fois il m’a fallu un burn-out et un changement de service assez chaotique…

En bonus, l’insolente marche du Colonel Bogey sifflée au début du film avec beaucoup de morgue par les britanniques arrivant au camp…

Laisser un commentaire