
Depuis que j’ai fait un burn-out, j’ai réussi à identifier chez moi ce qui m’avait mené directement à une telle auto-destruction : mon côté « première de la classe » et l’exigence énorme que je me mets à moi-même, mais aussi aux autres.
Ce matin c’est reparti : je suis sollicitée par des collègues qui organisent une présentation du service dans le cadre de la formation des nouveaux arrivants dans mon établissement. On me demande d’intervenir pour présenter mes missions. La rencontre se passe en visio : il y a 5 intervenants pour 3 participants à cette formation…
A aucun moment, ma collègue organisatrice ne donne la parole aux 3 participants et les interventions s’enchaînent de façon monocorde, ennuyeuse et descendante. Au bout d’à peine 20 minutes je piaffe d’impatience et de frustration, ma colère monte, les jugements arrivent dans ma tête. Je trouve très peu professionnel et très peu chaleureux d’infliger ça à de nouveaux collègues adultes. Dès que mon tour arrive, je demande aux trois nouveaux collègues de se présenter puis leur donne rapidement les informations qui, d’après leurs profils, peuvent leur être utiles. J’ai l’impression d’avoir été nerveuse, fébrile et confus, et je me déconnecte encore toute énervé de la situation.
Idem un peu plus tôt dans la semaine : je reste complètement ébahi.e de découvrir au cours de mes échanges avec mon collègue webmestre et ma collègue responsable de la communication à quel point ils sont tous les deux satisfaits de nos pages web actuelles, qui selon moi auraient bien besoin d’une refonte complète, en monde responsif + UX s’il vous plaît. A quel moment font-ils un peu d’auto-évaluation sur ce qu’ils mettent en place pour leurs usagers? Là encore, les jugements peu charitables pleuvent dans ma tête.
Autre situation, en CA d’une association. Je suis effaré.e par la piètre qualité des comptes-rendus de nos réunions, qui manquent à mon sens de rédaction et de mise en forme, de clarté pour les personnes extérieures au CA qui ne peuvent comprendre a priori les abréviations utilisées ni connaître d’office toutes les personnes citées. Mais j’ai l’impression d’être la seule personne que cela choque.
Voilà donc « Crookemad-première-de-la-classe » en mode « activé »! La voilà qui s’exprime, s’agace et s’agite en moi. Et cela crée beaucoup d’émoi chez « Crookemad-rescapé-du-burn-out », qui sait que tout cela peut se finir très mal.
Car oui, c’est exactement ce genre d’attitude qui m’a menée au burn-out au bout de dix ans de vie professionnelle! cela commence par la conscience que « on pourrait faire mieux » (jugement), ça passe à « on a le devoir de faire mieux » (exigence), et toute personne ayant fait un peu de CNV sait que les jugements et les exigences sont (avec le déni de responsabilité), à la base de toute violence.
Je me suis mis la pression, et quand je suis devenue chef.fe et chef.fe de chefs, je l’ai mise aux autres. Je me suis fait détester et je me suis épuisé.e à survivre aux alternances de détestation et d’admiration que je devinais autour de moi. J’en ai fait encore plus pour compenser et je suis entrée dans un cycle infernal.
« Crookemad première de la classe » a besoin de stimulation, d’apprentissage, d’évolution, et sans doute aussi, de reconnaissance et d’estime de soi. « Crookemad rescapé du burn-out » a besoin de détente, de sérénité et d’appartenance (genre : siouplé les collègues me détestez pas, ce serait déjà pas mal).
Je pense que le meilleur moyen de sortir de cet engrenage serait de compter le moins possible sur mon travail et la vie associative pour nourrir tous ces besoins. Il faudrait que j’arrive à prendre ce qui est là (coucou, un compliment d’un collègue, coucou, une réunion ou une formation qui se passent bien) et à chercher ailleurs le reste : dans des projets personnels (maison, famille, militantisme…)
J’essaie aussi de garder en tête le mal que ça peut faire aux autres. Non, mon travail n’est pas utile, et de meilleures pages web ne changeront pas forcément la vie des usagers, qui en grande majorité s’en fichent. Et même si c’était le cas, le but de mon travail actuel, même en établissement public, comporte une grande part de « production de chair à patrons », soyons honnêtes. Il ne rendra pas le monde meilleur. Alors, qu’est-ce que j’en ai à faire que mon service ait un site web peu ergonomique? En revanche, mes collègues les plus proches peuvent se sentir agressés et remis en cause par une injonction permanente au changement, en mode « start-up nation ».
D’autre part, mon association aux comptes-rendus un peu artisanaux n’a pas vocation, elle, à produire des contenus de type professionnel. Certains trouveront que ce côté maladroit fait partie du charme de la vie associative, et qu’un moindre niveau d’exigence permet d’être plus inclusif pour des personnes qui n’oseraient pas s’impliquer sinon.
Bref, il faut que je prenne du recul par rapport à ces exigences. Et aussi par rapport au fait que je n’arrive pas à prendre du recul par rapport à ces exigences…
