
Où je relate comment la découverte successive de quatre ouvrages clefs m’a amenée tout doucement vers l’anarchisme…
Le premier ouvrage qui m’a menée vers la remise en cause des hiérarchies dans mon travail et dans la société est la lecture de la Revanche du rameur, de Dominique Dupagne, en 2012.

Blogueuse convaincue et régulière depuis le début des années 2000, j’ai découvert avec l’internet de ces années-là un monde où les protocoles ouverts et l’anonymat donnaient à la parole de chacun le même poids qu’aux autres. Ceux qui publiaient les contenus avec la plus forte valeur ajoutée avaient bien sûr plus d’influence, mais l’égalité restait un principe de ces communautés, avant l’apparition des réseaux sociaux qui nous ont incité à compter nos amis, nos abonnés et nos likes.
En 2011, une évoluton de mes missions professionnelles m’a incitée à m’intéresser au domaine de la médecine, et je me suis donc abonnée au flux RSS de nombreux blogs de médecins, entre autres la populaire Jaddo, le docteurdu16 (dont les positions radicales me fascinaient), et Dominique Dupagne, dont j’ai acheté le livre à sa sortie.
Ce livre a été un choc pour moi car c’était la première fois que je réalisais que le système très hiérarchique dans lequel j’évoluais professionnellement ne me convenait pas. Et je lisais quelqu’un qui me confirmait dans mon ressenti, en insistant de surcroît sur son inefficacité. Et comme moi, il voyait dans Internet un outil merveilleux pour apporter avec pragmatisme plus d’horizontalité dans le monde du travail.
Je me suis donc attachée pendant ces années à promouvoir l’utilisation d’internet et des réseaux sociaux auprès de mes collègues, persuadée de l’intérêt de ces espaces d’échange pour débattre, découvrir de bonnes pratiques ou de nouvelles idées, ou se faire aider tout simplement. J’ai profité d’un environnement fertile dans ma ville et de l’enthousiaste d’autres collègues pour co-créer, à cette époque, un réseau professionnel local qui nous permettait de nous rencontrer et de nous auto-former entre nous, quels que soient notre statut et notre établissement d’exercice. Nous avons expérimenté avec succès l’auto-gestion, avec une gouvernance horizontale et tournante. Aujourd’hui, quoique moins actif, ce réseau existe encore et je suis très fière de cette réalisation commune.

J’ai également découvert par la suite le livre de Christian Morel, Les décisions absurdes (tomes 1 et 2). Ce livre m’a interpelée, car il mettait en évidence à quel point la recherche du consensus et du « pas de vague », le respect des experts et de la hiérarchie pouvaient enfoncer des organisations droit dans le mur, au détriment de l’intérêt du plus grand nombre.
Alors que j’étais sollicitée par ma hiérarchie pour tenir des responsabilités toujours plus grandes, je me suis alors retrouvée coincée entre l’attente qu’on avait de moi d’être un manager « normal » (ne pas confier ses doutes, imposer des décisions, créer du consensus), et mon aspiration personnelle à encourager un environnement de travail selon moi plus sain, où le doute, les frictions d’idées, les décisions collectives et l’esprit critique seraient privilégiés. Mon style de management a certainement été apprécié par certains, mais a fini par mettre mal à l’aise une partie suffisamment importante de mes collègues pour que je prenne la porte en 2018, très abîmée par un burn-out et par le management toxique de mon supérieur hiérarchique direct.

J’avais déjà à ce moment-là découvert le Voyage en misarchie d’Emmanuel Dockès, sorti en 2017. J’avoue ne pas avoir lu l’intégralité de cet ouvrage très dense (je compte bien m’y ré-atteler à l’occasion) mais la démarche de base, évoquée dès la quatrième de couverture, a suscité mon adhésion. L’anarchie étant considérée comme souhaitable mais impossible à atteindre, la posture mise en avant par l’auteur consiste à toujours privilégier dans les décisions collectives et systèmes mis en place les modes de fonctionnement les moins hiérarchiques possibles, à supprimer au maximum les relations de domination. La misarchie comme vision asymptotique de l’anarchie m’a, paradoxalement, rendu cette dernière beaucoup plus réelle et concrète.

Pour finir, c’est la lecture de l’ouvrage coordonné par Hélène Finet Libertarias : femmes anarchistes espagnoles, qui m’a permis de me familiariser avec l’anarchisme comme un véritable mouvement ayant une histoire et ayant fait l’objet de communautés, de modes de vie et d’une existence réelles. J’ai pu via cet ouvrage m’identifier à des personnages historiques qui l’ont vécu et incarné au quotidien, et ainsi, in peto, le dédiaboliser une bonne fois pour toute.
Aujourd’hui, je ne peux dire si je me considère comme anarchiste ou écosocialiste : sans doute un peu des deux. Mais les ouvrages d’Isabelle Attard et de Murray Bookchin sont sur ma liste de lecture.